Naître de la perte

Quand on parle de deuil, on pense souvent à la perte d’un être cher. Ce dont Paul-Claude Racamier nous parle, c’est d’un autre type de perte. Ce qu’il appelle le deuil originaire, c’est ce que tout être humain doit accomplir pour advenir en tant que sujet.

« Ce n’est pas un deuil au sens courant du terme, dit-il. C’est un processus qui précède même la possibilité de ressentir la perte. »

Non pas la perte d’un objet réel, mais la perte d’un état :

« Il s’agit d’un deuil qui précède tout deuil. D’un arrachement au paradis. Mais un paradis imaginaire, toxique. Un paradis qui empêche de devenir. »


I. Le bain de séduction narcissique

Tout commence dans une fusion : un bain de séduction narcissique entre la mère et l’enfant. Une fusion parfaite, un unisson sans faille. Ils ne se regardent pas dans le miroir : ils sont le miroir. Pas de rides à la surface de l’eau. Pas de différence, pas de tension : rien ne doit troubler l’unité. C’est un état d’indifférenciation qui donne l’illusion d’un monde clos, parfait, complet. C’est cette illusion qu’il faudra perdre pour advenir.


II. L’enfant tourne le dos

Un jour — ce n’est pas un événement, mais un avènement — l’enfant se détourne. Il tourne le dos à cette mère-atmosphère, océanique. Avec ce geste minuscule, il perd, sans le savoir, un état fusionnel qui n’a jamais été nommé. C’est le premier geste de séparation. Il découvre peu à peu une mère différenciée, une mère objet, une mère désirée, désirante, ambivalente, aimée-haïe. Et c’est à partir de ce moment-là que s’ouvre la subjectivité : que naissent le manque, le désir, le temps psychique.


III. L’objet perdu est l’objet trouvé

Le paradoxe fondamental, souligne Racamier, c’est que l’objet ne peut être trouvé que parce qu’il a été perdu. La perte fonde le lien. Ce que l’enfant va désormais investir comme objet, il ne peut le faire qu’en renonçant à le posséder totalement.

« Ce deuil-là, quand il échoue, ne laisse pas simplement un vide, mais un chaos. Et ce chaos, le sujet va le combler non par du sens, mais par du fantasme, du délire, ou par la reproduction de scénarios mortifères. »


IV. L’admiration maternelle et la croissance

Pour que ce passage advienne, il faut que la mère soutienne le mouvement, la perte : non pas en retenant, mais en admirant la croissance de l’enfant. C’est une séduction narcissique au service de la séparation, et non plus de la fusion. Elle permet à l’enfant de se différencier sans s’effondrer.


V. Le soi et l’objet

Le deuil de cette fusion imaginaire permet deux investissements fondateurs :

– l’investissement de l’objet,

– et l’investissement de soi.

C’est ce que Racamier appelle l’idée du moi. Il faut renoncer à l’illusion qu’on a été un avec l’autre, pour que quelque chose de réel puisse commencer.


VI. Désillusion et confiance

Traverser ce deuil permet la désillusion sans effondrement. Comme le disait Winnicott, c’est une condition de santé mentale. On peut croire à l’objet sans l’idéaliser, croire en soi sans toute-puissance. Mais chez ceux que Racamier appelle les éclopés du deuil, l’illusion devient une armure. Ils s’y agrippent comme à un radeau. Et derrière cette illusion se cache une méfiance profonde : envers l’objet, envers le monde, envers soi. Parce qu’au fond, ils n’ont jamais cru ni à l’objet, ni à eux-mêmes.


VII. Une immunisation relative

Le deuil originaire n’immunise pas contre la douleur, mais il la rend psychiquement pensable, dans tous les sens du terme. Il rend possibles les deuils futurs : séparations, pertes, ruptures. Il les prépare.

« Ce deuil ne se fait jamais une fois pour toutes. Il doit être repris à chaque remaniement psychique : adolescence, parentalité, maladie, vieillesse. »

Chaque perte ultérieure est une réminiscence de ce deuil premier.

« Il ne s’agit pas d’avoir perdu quelqu’un, mais d’avoir pu renoncer à l’impossibilité d’être un. »


VIII. Que se passe-t-il si le deuil n’a pas eu lieu ?

« Si le deuil n’est pas fait, il faudra bien qu’il le soit. Et s’il ne l’est pas par le sujet, il reviendra à d’autres. »

Ce deuil non fait ne s’évanouit pas dans le néant. Ce qui n’a pas été symbolisé — refoulé, dénié ou forclos — rôde et cherche où s’incarner.

« J’ai parlé parfois de fantômes. Ce sont des deuils non faits, mais transmis. Transmis non pas comme mémoire, mais comme dette. Non pas comme héritage, mais comme charge. »

L’enfant, le petit-enfant… quelqu’un, sans le savoir, va hériter d’un deuil impossible. D’un deuil expulsé. Dans certaines familles — que Racamier nomme incestuelles — ce deuil se rejoue comme effondrement des limites, confusion des générations, indifférenciation des corps et des psychés.

« L’inceste, ce n’est pas seulement le passage à l’acte. C’est l’échec de la séparation psychique. Et cet échec prend racine dans ce deuil manqué. »

« Ce deuil, s’il n’a pas eu lieu, c’est la porte ouverte aux liens incestuels ou à leur déguisement. Parce qu’on reste collé à l’origine, parce qu’on n’a pas pu s’en détacher, parce qu’on n’a pas perdu cette unité première. »


Et l’analyse ?

« Certains patients ne viennent pas pour parler. Ils viennent pour ne pas se perdre. Pour ne pas être seuls face à l’abîme. »

Ce qu’ils déposent — dans les silences, les regards, les rêves — importe plus que ce qu’ils disent. Le deuil originaire n’est pas verbalisable d’emblée : il se manifeste comme une atmosphère, une tonalité.

« L’analyse vise à permettre au chaos de s’ordonner. À l’informe de trouver des limites. »

« L’analyste n’est pas seulement témoin. Il est passeur. »

Traverser un fleuve, dit-il. Mais pas seul. Et pas pour en finir. Pour commencer.


Quand le deuil originaire devient collectif

Racamier ne parle pas directement des deuils de tout un peuple, mais sa pensée ouvre un champ, une question brûlante :

Que se passe-t-il quand ce deuil originaire manqué, cette perte irreprésentée, ne concerne plus seulement un sujet, mais un groupe, une lignée, un peuple ?

Dans certaines histoires collectives — exils, génocides, esclavages, effondrements civilisationnels — la perte n’a pas été symbolisée. Elle n’a pas été pensée, élaborée, portée dans le langage ou le rituel. Elle a été niée, sacralisée ou expulsée.

Et ce deuil non fait, cette douleur sans contour, se transmet alors comme une dette invisible, muette. Non plus seulement de l’ancêtre à l’enfant, mais du peuple à ses descendants. On n’hérite pas seulement d’une culture : on hérite parfois d’une perte que personne n’a osé penser.

Ces enfants — ou ces générations — deviennent porteurs d’une mémoire sans récit. Ils ne savent pas ce qu’ils doivent pleurer, mais ils le pleurent quand même : dans leurs corps, leurs actes, leurs clivages.

Le concept de Racamier peut alors s’élargir à une éthique collective :

« Ce que nous ne traversons pas, d’autres auront à le traverser.

Ce que nous n’assumons pas, d’autres auront à l’assumer. »

Faire un deuil originaire, c’est aussi ne pas transmettre une dette qu’on n’a pas su nommer. Ne pas laisser en héritage ce que nous n’avons pas su perdre. C’est une responsabilité intime, familiale, mais aussi politique.

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