Les archives de l’oubli

Un vide, celui du père mort.
Une voix réinventée, théâtralisée.
Gouailleuse, vive, ironique, parfois obscène.
Une voix qui se voudrait comblante.
Une fille.
Tantôt narratrice. Tantôt double. Tantôt réceptacle.
Une maison traversée de pièces absentes, de cloisons poreuses, de voix qui résonnent à travers les murs.
Une architecture du manque.
L’oubli comme matière à partir de laquelle la mémoire se fabrique.

Extrait: Les lettres rouges

La mort, on en fait tout un plat, mais si on réfléchit bien, c’est juste un mauvais moment à passer. Le problème, c’est que c’est le dernier. Que je vous dise, le gars dans le cercueil, c’est moi. J’en suis le premier surpris. Je ne pensais pas que ça m’arrive un jour. J’ai été prévenu pourtant. Cancer du pancréas, on en meurt en trois mois. J’ai duré quatre ans. Je me suis sorti de tellement d’emmerdes dans ma vie qu’à l’heure du débarquement, je croyais encore m’en tirer. J’étais assis sur une bombe à retardement. Quand elle a explosé, c’était l’heure de décrocher le costard.
« David, j’entends des voix, le cancer me fait les yeux doux, il m’envoie même des missives, des mots s’écrivent devant mes yeux, en majuscules. » 
Vous auriez vu la bouille du môme, il est tout jeune le toubib, il a l’âge de ma gosse.
« Alain, t’y es ! » je me suis dit. 
J’ai remercié le gamin pour tout ce qu’il avait fait pour moi et j’ai réclamé à ma femme un café au lait et des tartines beurrées. Mon repas préféré de môme. S’il y a bien un truc qui vous revient comme un boomerang à la fin de votre foutue vie, c’est bien votre putain d’enfance. Et vous pouvez toujours essayer de vous débiner.

SIMPLON ORIENT-EXPRESS 
PARIS DIJON LAUSANNE MILAN
VENISE TRIESTE BELGRADE SOFIA 
ISTANBUL

J’avais beau les chasser de ma main, les mots me harcelaient sans trêve, ils s’échappaient de moi, de vraies mouches à cadavre. Une émanation enfantine et funeste suintait de ma carcasse. Heureusement, j’avais demandé à David de ne pas lésiner sur la morphine. Je comptais voir la mort en face, mais pas de trop près, faut pas charrier.
On a regardé True lies à la télé, avec mes petites femmes. Ça m’a fait marrer. Le titre surtout. Elles avaient installé un lit à côté du mien pour se relayer. Elles ne voulaient pas que je passe l’arme à gauche tout seul. Elles devaient flipper autant que moi. Et bien, je n’ai rien vu. Et ce n’est pas faute d’avoir vérifié. C’est ce qui arrive quand on va crever. On jauge dans le regard des autres son espérance de vie.
Ce n’est pas croyable, la force de mes femmes. De vrais mecs. Enfin non, un mec se serait dégonflé plus vite qu’un soufflé. On n’est pas fabriqué pour ça, nous, les hommes. 
Elles m’ont aidé à me coucher. Je ne sais pas si c’est la position allongée, mais soudain tout est parti en vrille. Vous me direz, je connaissais les réjouissances. David m’avait affranchi. Mon foie et mes reins me lâchaient. Ils empoisonnaient mon sang, qui lui-même contaminait mon cerveau. Je m’enfonçais dans le coma. 
Il paraît qu’avant d’expirer, le film de votre vie défile devant vos yeux. Pour moi, le projectionniste avait dû partir pisser, je n’ai eu droit qu’à une seule bobine. Une séquence unique qui se rejouait à l’infini. Sans parler de l’enseigne lumineuse au bout du couloir. Des lettres de quatre mètres sur deux, en néon rouge.

SIMPLON ORIENT-EXPRESS 
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ISTANBUL

La valise constellée d’étiquettes attendait le départ d’Onnik. Le café frémit pour la seconde fois dans le djezvé. Ma mère éteignit le gaz. La mousse retomba. Elle remplit deux petites tasses qu’elle déposa sans un mot sur la table en formica. 
« Dépêche-toi, mancheus, va trouver un taxi ! » 
La porte claqua derrière moi. Je dévalai l’escalier comme un dératé. À l’angle de l’avenue Émile Zola, je renonçai. J’avais couru depuis la rue Santos-Dumont sans relâche, pris à droite rue des Morillons, tourné à gauche, rue de Cronstadt, certain d’en trouver un, rue de la Convention. Je me tenais maintenant face à la Seine, hors d’haleine. La pluie redoubla. Je n’avais pas croisé un seul taxi. Je ne pleurai pas. Ce n’était pas mon genre. Le ciel pleurait pour moi. Je rebroussai chemin à toute allure. Le chagrin s’abandonna à la colère. Je fis une halte devant le salon de coiffure de mes parents, le temps de lire leur nom.

Missak et Naïri Salamanian

Je pénétrai dans l’immeuble, ruisselant. Le voisin avait encore garé son solex dans le couloir. Une tache d’huile souillait le sol. Demain, Missak, furieux, le poursuivrait encore, armé de son rasoir, le menaçant de lui couper les couilles s’il ne dégageait pas sur-le-champ son tas de merde.  
Je montai les marches quatre à quatre, j’ouvris la porte brusquement. La valise avait disparu. Ma mère lisait son avenir dans le marc de café. Onnik était parti. C’était un dimanche. Un dimanche d’octobre 1958. J’avais neuf ans. Ce fut la dernière fois que je le vis.
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